Sénégal: Plaidoyer pour une humanisation de nos prisons !
« La prison n’est pas seulement un lieu de privation de liberté : elle reflète aussi l’âme d’une société. Quand Rebeuss déborde, quand les prisonniers perdent la raison, quand les gardiens s’épuisent, c’est la démocratie elle-même qui chancelle. Ce plaidoyer est un SOS pour humaniser nos prisons et rappeler que la dignité ne se négocie pas, même derrière les barreaux, surtout pour un peuple de croyants !«
Nos prisons devraient être de simples lieux de privation de liberté ; elles sont malheureusement devenues des espaces de déshumanisation ! Moustapha Diakhaté et Djiby Ndiaye, deux hommes politiques qui viennent d’être élargis ont fait de vibrants plaidoyers pour nous rappeler les conditions carcérales : capacités d’accueil dépassées, prisonniers qui craquent littéralement, gardiens au bord du burnout ! On ne parle plus de surcharge carcérale, mais d’un patient, en surcharge pondérale tellement forte que l’AVC est fatalement prononcé !
Il y a une surpopulation carcérale dans les prisons sénégalaises. Ce n’est même plus une information pour le public, tout le monde le savait bien et cela ne date pas d’aujourd’hui. Et, les deux anciens pensionnaires qui viennent de sortir de la MAC de Reubeuss, nous en ont donné un aperçu, pour ceux qui ne savaient pas encore, ou tout au moins ont rafraichi la mémoire aux autres…
L’emblématique MAC de Reubeuss se dandine, au cœur de la capitale sénégalaise, le pas lourd, avec ses plus de 3000 détenus dont les gardes, comme des médecins au chevet d’un(e) patient(e), se doivent d’être imaginatifs pour l’aider à gagner une journée de plus, en attendant la solution ou peut être son décès.
Il faut dire que les signes sont inquiétants : prisonniers fous à lier qui sont calmés à coups de cachets ou de manchettes, inconcevable promiscuité pour des hommes qui ne sont que des détenus, maladies cutanées…, homosexualité.
Mais il faut dire que dans ce pays on adore regarder ailleurs pour éviter les problèmes, comme une fissure dans un bâtiment public qu’on feint de ne pas voir, en attendant le drame qui va fatalement se révéler au grand jour !
Et puisqu’on savait nos prisons pleines comme des œufs, pourquoi n’avons-nous pas rien fait ? Comment en sommes-nous arrivés là?
Les problèmes économiques ? Certes, un PVD ne peut se payer le luxe d’offrir une vie de nabab à des détenus ! Mais, le fait est plus subtil en vérité. Les dirigeants de tout temps, n’arguent pas souvent le manque de moyens pour ne pas construire des édifices pénitenciers, ou alors c’est pour bluffer. En réalité, ils ont longtemps (toujours) rechigné à investir dans la construction ou la modernisation des prisons pour des raisons que, rationnellement, on a du mal à expliquer !
Les autorités sénégalaises croient, en effet, dur comme fer, que tout bâtisseur de prison y séjournera, d’une manière ou d’un autre. Dans ces conditions il ne viendrait à personne l’idée de mettre dans son bilan une prison flambant neuve !
Rebeuss, est une ancienne écurie coloniale nous dit-on, aménagée pour accueillir 800 détenus selon certains, on en est aujourd’hui à plus de 3000 !
Les conditions qui règnent dans ce lieu de détention sont indignes d’un pays démocratique qui plus est, est peuplé de croyants (musulmans et catholiques). Et les détails que nous donnent les deux hommes politiques qui viennent d’être élargis, font froid dans le dos !
Dans sa prise de parole, Moustapha Diakhaté, l’ancien président du groupe parlementaire Benno Bokk Yakkaar à l’Assemblée nationale, qui vient de boucler un deuxième séjour de presque deux mois et qui est sorti plus déterminé que jamais, évoque des raisons de son arrestation. Mais c’est surtout son plaidoyer pour les détenus qu’il a laissé derrière lui (à la MAC de Reubeuss), qui a attiré l’attention de l’opinion ! Des prisonniers qui ont perdu la raison, des personnes entassées dans des conditions inhumaines, des prisonniers maltraités par des gardes !
Dans son face à face avec la presse, le président Diakahté a lancé un véritable cri de cœur, demandant aux organisations des droits de l’homme de prendre cette lancinante question en charge !
De son côté, son compagnon d’infortune, arrêté pour les mêmes raisons, (politiques) Djiby Ndiaye n’y est pas allé par quatre chemins pour décrire la situation des prisonniers à la maison d’arrêt et de correction de Rebeuss ! Il a lui aussi évoqué, entre autres, une situation de promiscuité qui favorise toutes sortes de déviances !
« Je ne me suis jamais senti aussi proche d’un homme de toute ma vie », lâcha-t-il dépité !
Comment en est-on arrivé à ce stade là pour un pays qui dispose de plusieurs potentialités pour échapper au piège du tout-prison vers lequel il semble s’acheminer sans que cela n’émeuve personne ?
Alors que des peines alternatives existent ! Les TIG, (travaux d’intérêt général) pourraient être une solution afin de permettre une vie, familiale et professionnelle, une réinsertion plus rapide et, un désengorgement des prisons. Pourtant les bracelets électroniques qui ont couté des yeux de la tête sont disponibles et dorment dans les tiroirs ! Pourtant on peut miser sur des sanctions pécuniaires pour renflouer les caisses de l’Etat !
Et puis, quid des formes traditionnelles de justice qui existaient en Afrique ? Au moment où beaucoup parlent de l’authenticité africaine, n’est-il pas temps de revisiter certains concepts de la justice traditionnelle en Afrique, médiation et réparation, pour améliorer les conditions de vie dramatiques dans nos prisons ?
En gros, tout ce qui pourrait pousser les juges à réfléchir à d’autres perspectives que le MDD (mandat de dépôt) systématique, pour éviter les conséquences qui vont avec : surpopulation carcérale, oisiveté des détenus, troubles mentaux, violence, homosexualité, deshumanisation, environnement propice à la propagation des maladies respiratoires ou cutanées…
Quand on y ajoute le manque d’hygiène le cocktail devient explosif !
Inventer d’autres formes de punitions pourrait pourtant créer un déclic : libérer les gardes pour d’autres missions plus sérieuses, et libérer de l’espace pour des cas plus sérieux…in fine, pour une vie carcérale plus humanisée.
Mais apparemment les juges qui font peu recours à cette panoplie de possibilités existantes, n’en ont encore cure ! Et comme un vieil enseignant formé à l’ancienne, qui n’a que sa cravache pour sanctionner, les juges sont aussi si prompts à distribuer des mandats de dépôts comme des stickers !
Et rien ne semble pouvoir arrêter cette furie des magistrats ! Alors à chacun son tour, chroniqueurs, hommes politiques, journalistes et autres personnes accusées de divers délits ou crimes, croupissent en prison en attendant. Avec les conséquences que l’on sait !
Il faudra bien se pencher sérieusement sur cette problématique. Certainement en construisant de nouveaux établissements pénitenciers qui seraient plus adaptés ; dans lesquels on aménagerait des espaces de formation et des ateliers professionnels pour faciliter la réinsertion des détenus !
Mais peut-être faudrait-il simplement réinventer la sanction civile comme pénale pour ne plus faire de nos prisons des lieux totalement à part, et des détenus, des hommes asociaux !
Pour y arriver, nous devons aider à changer la formation de nos magistrats et de nos agents des services pénitenciers.
Les premiers pourraient être sensibilisés à la diversification des peines, et à leur rôle dans le désengorgement carcéral, aux alternatives à l’emprisonnement systématique, à généraliser les travaux d’intérêt général pour les délits mineurs.
Quant aux gardiens, ils seraient formés à devenir de véritables agents sociaux, plus enclins à humaniser la gestion pénitentiaire qu’à outrepasser leurs droits sur les prisonniers pour chercher à les maitriser quand ils deviennent violents ou à les sanctionner s’ils commettent une infraction. Cette approche pourrait réduire la violence qui sévit parfois dans les prisons.
Il faut aussi certainement impliquer : les associations de la société civile pour une veille active, les avocats, voire même, les citoyens (pour un contrôle citoyen)…, pour visiter à l’occasion les lieux de détention afin que ces derniers ne soient plus des « zones de non-droit » !
Il est temps que le Sénégal réfléchisse sur un système carcéral plus humain et plus moderne. L’emprisonnement systématique pour des délits parfois bénins ne résout certainement pas la criminalité. En s’appuyant sur les possibilités qui existent, le Sénégal peut faire beaucoup mieux que mettre plus de 3000 détenus dans un espace fermé, totalement déshumanisé ! Tout le monde y gagnerait : les détenus, l’Etat, les parents qui doivent se déplacer, les gardes qui doivent trouver des formules magiques pour résoudre ces équations à plusieurs inconnues.
Il s’agit bien d’un SOS pour la nation sénégalaise. La prison ne reflète – t –elle pas l’âme de la société dont elle est chargée de punir ceux qui n’en respectent pas les règles édictées ?
En réservant un tel sort à des êtres humains nous laissons nos prisons sombrer dans l’indignité, alors, nous abîmons non seulement notre humanité en tant que peuple de croyants, mais aussi notre belle démocratie tant chantée. Aussi juges, autorités, société civile, politiciens et citoyens doivent-ils agir ensemble pour humaniser nos espaces de détention.
Moustapha Diop
