Côte d’Ivoire : le risque des raccourcis politiques
Jean-Baptiste Placca – 28 juin 2025
Tandis que le président sortant prend son temps pour trancher entre retraite ou candidature, quatre de ses opposants potentiels – écartés par la justice – plaident pour des solutions politiques. Mais jusqu’où peut-on tordre le droit pour satisfaire des ambitions ? Et que restera-t-il des principes démocratiques, si le pays s’engage, encore une fois, sur le chemin des arrangements ?
Une hésitation stratégique ou sincère ?
Alassane Ouattara entretient le suspense : quitter la scène ou briguer un quatrième mandat ? Officiellement, une décision « imminente » est attendue. Mais cette attente ressemble, pour beaucoup, à une manœuvre. Une manière de gagner du temps, voire de se repositionner pour un nouveau bail à la tête de l’État. À moins que l’hésitation ne soit réelle, et dictée par l’incapacité à désigner un successeur consensuel, capable de réunir sa majorité et d’incarner la stabilité du pays.
Ce dilemme est classique. L’obsession du « bon dauphin » a piégé plus d’un président sortant. Car, comme l’a montré l’exemple de João Lourenço en Angola, un successeur choisi peut vite devenir adversaire. Mieux vaut parfois sortir dignement, que de vouloir tout verrouiller.
Un quatrième mandat ? Plus de débat
En Côte d’Ivoire, la légalité d’un nouveau mandat n’alimente plus les débats. Dans une région où les constitutions se réécrivent à volonté et où les mandats illimités ne choquent plus grand monde, la résignation semble installée. Le cas de Paul Biya au Cameroun – 92 ans et candidat à un huitième mandat – illustre cette tendance au pouvoir sans fin. Un modèle auquel la Côte d’Ivoire n’échappe pas.
Pourtant, Alassane Ouattara pourrait choisir une autre voie. Fort de son bilan, reconnu même par ses détracteurs, il a l’opportunité historique de s’effacer avec panache. De sortir de la mêlée pour laisser son œuvre parler pour lui. Ce serait l’ultime geste d’un homme d’État.
L’ombre des intérêts personnels
Car derrière les appels à une nouvelle candidature se cachent souvent des motivations bien moins nobles. De nombreux proches du pouvoir redoutent qu’un départ du président Ouattara n’entraîne la perte de leurs privilèges. Certains rêveraient de le voir rester jusqu’à l’épuisement, sinon jusqu’au coma, comme si le chef de l’État était redevable à vie. Or, nul n’est éternel, et aucun homme ne doit être l’otage de son propre camp.
Ceux qui veulent inscrire Ouattara dans l’Histoire devraient l’encourager à transmettre non pas le pouvoir à un proche, mais la confiance au peuple, comme le fit Jerry Rawlings au Ghana. En 2000, Rawlings céda le pouvoir à l’opposition, respectant la volonté populaire. Ce geste, plus que tout autre, a solidifié la démocratie ghanéenne et fait de lui une icône africaine du leadership éclairé.
La tentation du raccourci
Mais pendant ce temps, certains challengers disqualifiés multiplient les appels à des compromis politiques. Non pas pour contester légalement leur exclusion, mais pour en appeler à des « arrangements ». Cela pose une question grave : peut-on réhabiliter des candidats en contournant les décisions de justice, la Constitution ou le code électoral ?
À vouloir satisfaire tout le monde à tout prix, on affaiblit l’État de droit, et on alimente une culture politique où les règles deviennent secondaires. Ce type de pratiques éloigne le pays de l’exemplarité démocratique que les peuples africains appellent de leurs vœux.
Une responsabilité historique
La Côte d’Ivoire entre dans un moment charnière. Le choix du président Ouattara sera décisif. Il peut céder à la pression d’un entourage inquiet, ou s’élever à la hauteur de l’Histoire, comme le fit Rawlings. Il peut insister pour désigner un successeur sûr, ou accepter que son œuvre lui survive même si ses héritiers politiques ne sont pas de son camp.
Dans tous les cas, le respect des règles doit primer. Car chaque entorse au droit est une entaille à la démocratie. Et les raccourcis d’aujourd’hui peuvent devenir les impasses de demain.

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